Serein et au chaud dans un petit coin du dos de mon maître, je n’avais rien demandé, seulement pouvoir vivre et m’exprimer. Voici le journal de mes derniers jours.

Jour 1 : Un soir, mon maître a commencé par m’enduire d’une substance glissante et odorante. Quand la première lame est passée, j’avais gardé un peu de fierté mais le salaud a utilisé une guillotine à plusieurs lames. J’ai résisté le plus que je pouvais. Après la troisième lame, je me suis sauvé pour conserver le peu qui me restait. Quelle agonie! Ma belle partie aérienne, celle dont j’étais le plus fier, avait été sauvagement taillée.

Jour 2 : J’entrepris de me venger. À bout de souffle, j’horripilais à chaque frisson, à chaque courant d’air. Malheur à ce vaurien.

Je me souviens qu’il y a plusieurs années, il nous avait déjà fait le coup sous prétexte que nous n’étions pas assez hydrodynamique et que ça le ralentissait quand il se baignait.

Ce n’était donc pas la première fois.

J’ai pris toute l’énergie qui me restait pour sortir de mon pore. Pousse, pousse, pousse me dis-je. Je dois survivre.

Jour 3 : Il fait froid. Bon… Qu’est-ce qu’il fait encore. Je suis dans une pièce toute blanche et on m’a graissé d’un produit gellifique alcoolisé. À travers mon coma éthylique, je me suis mis à entendre mon maître gémir de douleur… Était-il sous la torture d’une abominable créature? Mais quel supplice, quel tourment l’affligeait? Que se passe-il? Et il criait et il jurait. Je suis même certain de l’avoir entendu pleurer. J’avais pitié de lui, le pôôôvre.

C’est alors que je suis sorti de ma torpeur. J’entendis plusieurs dizaines de mes camarades hurler d’une souffrance atroce. Une lumière éblouissante m’aveugla. À mon réveil, ça sentait le roussi autour de moi. Le carnage. En plus d’avoir perdu la plupart de mes amis de longue date, mon paysage d’habitude si doux et régulier ressemblait à un champ de bataille. Rougeurs, boursouflures, on aurait dit que des milliers de bombes avaient explosées. Une vraie boucherie.

Jour 4 : Je m’évanouissais et reprenais conscience constamment. J’ai entendu un survivant chuchoter : « J’ai entendu parler notre maître. Il a décidé de partir en guerre contre nous. Semblerait-il qu’on va tous y passer. Nous avons eu le malheur de naître à un endroit où nous serions disgracieux, laids et grossiers. Il a même utilisé le mot indésirable. »

Jour 5 : Autour de moi, il reste plusieurs traces du passage de la Lumière Aveuglante Satanique de l’Extermination de la Racine – un peu pompeux mais c’est le seul nom que les réchappés et moi avons trouvé pour décrire cette arme de destruction massive.

Des points rouges partout. Des cadavres qui tombent par milliers.

Jour 6 : « Citoyens de la Kératine : Résistons. Mettons en œuvre des représailles dont il se souviendra. Poussons tous en choeur. Dru, Dru, Dru! Mais, surtout, laissons-le geler quand il y a un courant d’air. Horripilons seulement quelques secondes pour sortir de nos pores, faisons-le souffrir et cachons nous tout de suite après. Organisons la résistance de la chair de poule contre ce maître qui ne nous mérite pas. La guerre ne fait que commencer. »

Jour 25 : Il semblerait que la vie a repris son cours. Nous avons évalué les pertes de nos confrères à 40 %. Nous avons presque tous repris notre longueur originale. J’espère sincèrement que notre maître va nous oublier pour quelque temps. Nous avons même décidé de reprendre le service pour le protéger du froid sibérien, pour lui montrer notre utilité.

Jour 47 : Ha non! Nous sommes encore passés à la guillotine. Quatre lames cette fois-ci. Encore plus près de notre extinction. Je redoute les prochains jours. La Lumière Aveuglante Satanique de l’Extermination de la Racine reviendra-t-elle? Ô, grand Maitre, épargnez-nous.

Jour 48 : Je n’ai même pas eu le temps de repousser qu’encore une fois, je suis tombé dans un coma éthylique. À l’aide! Nous allons tous mourir. Mais avant de m’évanouir, je me dis que cette ordure va souffrir le martyr lui aussi. Je l’entends déjà hurler d’ailleurs! Mouhahahahahah.

Jour 49 : Ça sent toujours le roussi. Je ne sais pas comment mais j’ai survécu. À nouveau, ç’a été un vrai massacre. Mon ami de l’autre jour est tombé au combat. Il ne me reste que quelques frères d’arme. Je veux résister mais je ne sais pas si j’en ai encore la force.

Jour 60 : Nous ne sommes plus beaucoup. Même pas assez pour offrir une protection suffisante contre le froid à notre maître ingrat. Mais nous poussons, toujours résolus à persister.

Jour 88 : Et ça recommence. Les miraculés se sont tous faits faucher. J’ai eu beau pousser le plus vigoureusement possible, je suis quand même passé sous le couperet. Pas moyen de sortir un peu. Du nivellement par le bas. Enfin… Je suis résigné.

Jour 89 : Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh! Monstrueuse souffrance. Nous avons découvert que ladite Lumière est émise par une odieuse machine. Nous aimerions nous charger d’électricité statique afin de la zapper une fois pour toute mais notre nombre est tellement limité que nous sommes impuissants.

Jour 90 : À la guerre, tout le monde y perd! Le dos de mon maître ressemble à une fraise. Encore tout boursouflé. Mais il a souffert le bandit.

Jour 8374949 : Quand suis-je? Même si je lui montre que j’ai rendu les armes, il continue à nous maltraiter à coups d’armes blanches. Puisque ce n’est pas assez, il poursuit avec des armes de destruction massive. Je ne veux plus continuer mais ma nature étant ce qu’elle est, je pousse… Mais pour combien de temps?

Jour 184 : Devant ma récalcitrance, mon maître-bourreau a décidé de me faire passer à la chaise électrique. Mais quel crime ai-je donc commis? Je ne faisais qu’exister tout peinard dans un petit coin sans faire de mal à personne.

Électrolyse qu’ils appellent. J’ai été fier pendant 40 ans. Petit duvet que j’étais, j’ai grandi jusqu’à devenir un beau follicule long et noir. Mais, maintenant, c’est terminé. Adieu fidèles amis.


Commentaires

Vous devez vous identifier pour émettre un commentaire.